/ C'EST QUOI CE BAZ...ART ? / CONCOURS 2007





Florence Monginet

"44 ans bientôt, lectrice depuis que je sais lire, inscrite il y a 6 ans aux ateliers d'écriture pour la première fois, je me suis prise au jeu... L'écriture est un loisir, à traiter avec sérieux donc, mais sans autre prétention que d'aller à la rencontre de mon propre univers, d'essayer de le faire partager et de découvrir celui des autres."
Née le 31 décembre 1963, vit et travaille à Caen.
Florence
Monginet aime la lumière, le sport, faire pousser des salades, lire, son métier, le cinéma, le saucisson, le chocolat, flâner, la musique, la mer, la danse et passer l'aspirateur (ça lui donne des idées pour les nouvelles). Elle n'aime pas : le fenouil, repasser, tricoter, l'ordre, ... et les tripes à la mode de Caen !!!


Tournez manège est LE texte qui s'est dégagé pour les jurés cette année. Cinq ou six autres étaient en lice pour la deuxième place, mais le jury a finalement décidé à l'unanimité de ne primer aucune autre nouvelle. L'écrit de Florence Monginet, à la fois mystérieux, drôle et très poétique, a beaucoup ému le jury, tout en livrant une interprétation originale de "Sale temps pour la Terre".


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Tournez manège

    Moi, ma copine, c’est la dame du manège. Parfois je m’ennuie, alors je demande à maman si je peux aller lui dire bonjour. Je descends l’escalier en sautant les marches deux par deux. Trois étages.  Je traverse la place et je vais frapper à la guérite. Esméralda (je dis Esmé) est là avec son sourire rouge à lèvres qui déborde un peu sur ses dents. Polie, je lui tends mon ticket, toujours le même. Elle ne le prend jamais. Avec un clin d’œil, elle me laisse monter dans la soucoupe volante et je m’envole. Je me crois un oiseau. De temps en temps Esmé m’autorise à appuyer sur la manette qui lance le manège. Un jour, elle m’a promis que je pourrais faire voltiger le Mickey en peluche pendu dans les poutrelles, celui qui fait gagner des tours gratuits.

    Ce soir après les devoirs, maman m’a autorisé à descendre. Il pleut. Esmé est un peu triste. Elle n’aime pas la pluie parce que les enfants s’enrhument et ne viennent plus la voir. Il pleut depuis des jours et des jours, le manège est vide, il ne tourne pas. Esmé me fait asseoir dans la guérite avec elle et me sert un chocolat chaud de sa Thermos, qu’elle apporte toujours spécialement pour moi.
- Tu te souviens Ariane, comme tu as pleuré, la première fois que tu es montée dans la fusée rouge ?
- Oui je m’en souviens. Elle ne décollait pas. Pourquoi elle ne s’envole pas quand on appuie sur le bouton ? C’est triste !
- Oui, c’est vraiment étrange, elle n’a jamais fonctionné. J’ai fait venir le constructeur pour qu’il me la répare, il a dit qu’il ne pouvait rien faire. Toutes les fusées qu’il a conçues sont défectueuses, il ne sait pas pourquoi. Il m’a proposé de la remplacer par un cheval ou un éléphant, mais je n’ai pas voulu. Je la trouve jolie cette fusée, elle ressemble à celle de Tintin.
- Qui ça ?
- Et puis ça nous a permis de faire connaissance. Ce jour-là tu as eu ton premier tour gratuit !
- Tu connais quelqu’un qui a une fusée ?
- Non… Tintin c’est un personnage de bande dessinée. Dans une aventure il va sur la lune dans une belle fusée rouge et blanche.
- Moi, je crois qu’elle dort… La fusée.
- Peut-être bien… dit Esmé songeuse, puis en riant elle ajoute : au réveil, elle sera dans une forme olympique !


        Il pleut, il pleut, bergère…


    Mais enfin de nouveau le manège fonctionne. Esmé dit que les enfants ont dévalisé le stock de rhumes. Les microbes sont en grève. Moi je crois que c’est du pipeau. J’ai le nez qui coule et je n’arrête pas d’éternuer. La maîtresse aussi a les yeux tout dégoulinants et des mouchoirs en papier plein ses tiroirs.
    À la maison il y avait une limace rouge qui rampait sur le chambranle de la porte. Maman était étonnée, mais elle trouvait ça rigolo. Elle a dit qu’au troisième étage en centre-ville, ce n’était pas banal de prendre une limace en pension. Elle a lu dans un livre que l’on peut s’envoler si on mange une limace bleue. J’aurais bien aimé en trouver une. Mais cette limace-là était vraiment très rouge. Du coup on a décidé qu’il valait mieux ne pas y goûter. Le rouge c’est suspect. À cause du rouge, Blanche-Neige a eu de sacrés ennuis. On a balancé la limace par la fenêtre. Bon vent !
    J’ai fait deux tours dans la soucoupe volante, Le premier vers Mars et le second vers Jupiter. Avant de rentrer, j’ai collé l’oreille contre le ventre de la fusée. Elle dort toujours. J’ai entendu sa respiration comme le bruit des vagues sur la plage un soir d’automne.


        Il pleut, il pleut, bergère,
 
        Ariane enfile tes bottes…


    Maman aime bien me réveiller le matin avec une petite chanson qu’elle invente. Je mordille mon crayon de papier. Est-ce qu’Esmé fera tourner son manège aujourd’hui ? Je prendrai la barque de pêche pour une fois. Avec mes bottes et mon ciré je chasserai le requin. Peut-être que j’aurai l’aide des dauphins bleus, ou des baleines à bosse.
    À la boulangerie, on tombe sur la voisine du rez-de-chaussée, celle qui dit que les enfants c’est bien du tracas et qu’il vaut mieux un chien. Elle commente la météo avec la boulangère. Paraît-il qu’il y a des gens tellement tristes à cause du mauvais temps qu’ils se… Je n’ai pas entendu la fin parce que la boulangère lui a fait les gros yeux en me montrant du doigt, du coup elle a baissé la voix. Moi je ne suis pas triste. Dans la cour de l’école il y a de grandes flaques, avec les bottes on peut marcher dedans sans avoir les pieds mouillés, ou sauter par-dessus, ou faire exprès d’atterrir en plein milieu pour éclabousser les garçons qui nous embêtent. À la récré de midi on a construit un barrage dans le coin derrière les toilettes et on a fait des bateaux avec les petits pots de glace de la cantine. Mais Corentin s’est fait prendre par la maîtresse parce qu’il essayait de voler des phasmes dans la classe des CM1 pour faire des passagers clandestins. On a pris un verbe : « Je n’enseigne pas la natation à des insectes dans le tout-à-l’égout ». Au présent, à l’imparfait, au futur et au passé composé. Une fois de plus la maîtresse n’a rien compris ! On ne voulait pas leur apprendre à nager !


        Il pleut, il pleut, bergère,
 
        Ariane, enfile tes bottes,
 
        Quel sale temps pour la Terre,



    J’ai un nouvel animal de compagnie. Je l’ai trouvée qui se baladait dans l’appartement et je l’ai appelée Sardine. Elle est installée dans une boîte à chaussures avec des feuilles de salade. J’aimerais bien lui apprendre à faire des tours, mais c’est une vraie poule mouillée. Elle se roule en boule dès que je la touche. Elle a quatre petites cornes rouges qui bougent dans tous les sens, je me demande où est sa bouche. En réalité elle me dégoûte un peu, elle est molle et gluante et on dirait qu’elle n’a pas de cerveau. Si elle était géante, elle pourrait faire du mal. Une limace géante peut écraser des humains, les manger, les digérer, sans réfléchir. Elle ne peut rien comprendre, elle continuera tant qu’elle a faim et les limaces ont tout le temps faim ! Je suis sûre qu’on ne pourrait pas l’arrêter, ni avec un pistolet, ni avec des flèches empoisonnées… Je crois que je vais me débarrasser de Sardine avant qu’elle ne devienne trop grosse. Je vais lui donner les petits granules bleus que maman met dans les pots de fleurs, pour la faire baver, jusqu’à ce qu’elle soit toute desséchée.
    Il y a beaucoup d’eau autour du manège, mais Esmé dit qu’on a de la chance. À la campagne les maisons sont inondées. Les vaches ont de la gadoue jusque sous le ventre. J’ai peur que le manège ne puisse bientôt plus tourner car il fonctionne à l’énergie solaire. Esmé en est très fière. Sur la pancarte devant la guérite c’est écrit en grandes lettres tarabiscotées avec des dorures tout autour :

Faites un geste pour la nature avec
JOIDUBAMBIN
Les premiers manèges 100% bio.
Intégralement recyclables et
Fonctionnant à l’énergie solaire.


    Mais Esmé rit, elle dit : « Après la pluie, le beau temps ». C’est un proverbe. Cela veut dire que les choses s’améliorent toujours, même les pires des pires.
    Aujourd’hui j’ai choisi le camion de pompier. À cause de maman. En ce moment, je sens bien qu’elle est triste. Elle dit que c’est le temps. Moi je pense qu’il y a autre chose. Le camion est aussi beau que celui de papa et rouge comme la fusée. J’ai sauvé un petit chat grimpé en haut d’un arbre, qui ne voulait pas se mouiller les pattes. Puis je suis allée à la rescousse de mon copain Corentin qui avait été enfermé dans le lave-vaisselle par la surveillante de la cantine (celle qui a une moustache) et aussi j’ai aidé maman qui avait tellement pleuré qu’elle n’avait plus pied. Ensuite, avec Esmé, nous avons tendu les bâches tout autour du manège pour le protéger des rôdeurs. C’est l’heure de la fermeture, je crois que je vais me faire disputer, maman avait dit « juste un ou deux tours ».


        Il pleut, il pleut, bergère
 
        Ariane enfile tes bottes,
 
        Quel sale temps pour la Terre,
 
        Ouvre bien vite ma porte.


- Ta porte ? Quelle porte ?
- Je ne sais pas, a répondu maman, c’est la chanson, ça m’est venu comme ça… Allez lève-toi, il est l’heure.
    Dehors, c’est tout mouillé, les flaques sont de plus en plus larges, elles se marient entre elles et font des bébés. Autour du manège, c’est la rivière aux crocodiles. Je vais bien m’amuser à la franchir tout à l’heure.
    À la récré, on fait des courses d’escargots, il y en a partout dans la cour, ils sont très gros. On leur a tracé un parcours avec des feuilles de salade. J’en avais choisi un avec un corps tout noir, il a fait cinquième. Léonard m’a gagné quatre calots et Isaure, deux. Il ne m’en reste presque plus.
    Maman n’était pas à la sortie de l’école. Je suis rentrée toute seule. Elle a dû m’oublier. Quand j’ai poussé la porte, je l’ai vue qui nettoyait les carreaux. Elle m’a regardé d’un drôle d’air, comme si elle ne me reconnaissait pas et puis elle s’est mise à parler à toute vitesse. Elle n’a pas pu venir me chercher. Il fallait laver les vitres de la cuisine, il y avait des escargots et des limaces partout collés sur le verre. Si papa avait été là, il aurait su quoi faire. Le temps est complètement déréglé, ce doit être la pollution. Ici c’est le déluge, là-bas c’est la canicule. Et cette invasion de mollusques, c’est dégoûtant ! (Elle a dit un autre mot, mais moi je n’ai pas le droit de le dire). Papa devrait être près de nous, quel crétin prétentieux ! Mourir dans le grand incendie de la forêt de Paimpont ! Qu’est-ce qu’il a cru ? Qu’il pouvait empêcher les arbres de partir en cendres ? Et nous alors, il a pensé à nous ? Un pompier ! Mourir carbonisé dans une forêt qui s’appelle Paimpont ! C’est ridicule ! dit maman. Et pour ne pas que je voie qu’elle pleure, elle me balance une gifle. Ou alors c’est peut-être parce que moi aussi je pleurais en imaginant que papa n’avait peut-être pas pensé à nous…


        Vois-tu sous les nuages

   
    La chanson se poursuit toute seule dans ma tête. La voisine du rez-de-chaussée, celle qui préfère les chiens, a les pieds dans l’eau. Elle a demandé si maman pouvait l’héberger. Elle dit comme ça qu’elle a choisi maman parce qu’elle était au dernier étage. Je vois bien que maman, ça lui plaît moyen. D’habitude elles ne sont pas très copines. Moi, j’aurais préféré la grand-mère du deuxième étage, celle avec un chignon. Elle pose une espèce de sac en plastique avec deux petites ficelles sur sa tête quand elle sort faire ses courses. La dame du rez-de-chaussée s’appelle madame Robinet. Avec Esmé on a bien ri quand je lui ai raconté. On lui a trouvé plein d’autres noms : madame Douche, madame Baignoire, madame Chasse d’eau, madame Lavabo… Madame Évier est une dame très casse-pieds. Elle ronchonne tout le temps. Elle dit que notre vie à maman et à moi est toute chamboulée, on ne mange pas aux bonnes heures et je ne devrais pas sortir toute seule pour parler avec cette Bohémienne du manège. J’ai demandé à Esmé si c’était vrai qu’elle était une Bohémienne. Elle a dit oui. Je suis contente d’avoir une amie Bohémienne. Je vais dire ça à mes copines quand l’école aura repris. Pour le moment c’est fermé à cause des orages, du toit qui fuit et du chauffage qui est en panne. Ce soir madame Cacabinet a dit en regardant le grand marronnier par la fenêtre du salon :
« Celui-ci, ce n’est pas cet automne qu’il nous donnera des marrons, avec ce temps pourri… »
J’ai trouvé que c’était tellement triste que je me suis mise à pleurer. Je n’arrivais plus à m’arrêter. Cette dame est vraiment méchante. Cet automne je ramasserai tout un panier de beaux marrons luisants et je les lancerai contre ses fenêtres. Et quand elle sortira raconter les potins du quartier à la boulangère, je rentrerai tout doucement chez elle, je ferai son lit en portefeuille et je cacherai des bogues bien piquantes sous ses couvertures. Ce sera la vengeance du grand marronnier !


        Vois-tu sous les nuages,
 
        Mon nez rouge qui pointe


    Il est quatre heures du matin. La pluie sautille sur les vitres du salon. C’est là que je dors depuis hier. Madame Trucbinet a pris ma chambre. Le bruit des gouttes d’eau sur les fenêtres lui donnait des cauchemars. Je suis bien sage dans mon lit de camp. Une grosse limace me chatouille l’oreille gauche de ses antennes. Je l’entends fredonner la chanson de la bergère. Dans la pénombre, elle semble d’un bleu d’orage. Je me demande quel goût elle peut avoir. Je pense au manège qui fermera tout à l’heure. « Batteries à plat » a dit Esmé avec les coins de sa bouche qui tombaient très bas. « Tu viendras m’aider à le démonter ? » Je ne veux pas démonter le manège, pas maintenant. Parce que je sais qu’elle ne dort plus.

   
        Allons Ariane sois sage
 
        Et viens vite me rejoindre


    Limace Bleue s’est cachée dans la poche de mon pyjama. Mes pantoufles glissent en silence sur le parquet ciré. Dehors il ne fait pas froid, c’est l’été. C’est mouillé, c’est tout. Il y a un petit trou de souris dans la bâche, près de la guérite. Il faut se tortiller pour  passer. J’ai perdu mes chaussons, ils sont restés dehors. Elle ne dort plus, je le savais. L’inclinaison de son nez a légèrement changé, comme si elle s’était orientée vers une destination précise, un endroit où elle aurait toujours rêvé d’aller. Elle ronronne, Esmé avait raison, elle est dans une forme olympique.


        Il pleut, il pleut, bergère,
 
   
    Ariane, enfile tes bottes,
 
        Quel sale temps pour la Terre,
 
        Ouvre bien vite ma porte.
 
        Vois-tu sous les nuages,
 
        Mon nez rouge qui pointe,
 
        Allons, Ariane sois sage,
 
        Et viens vite me rejoindre.


    Limace Bleue se laisse glisser dans ma bouche puis ma gorge, elle a goût de framboise et de menthe.
    Je suis prête.
    La porte de la fusée de Tintin s’est ouverte toute seule. Sur le tableau de bord, le gros bouton rouge palpite comme un cœur.



LE MONDE : 25 juin 2017 (entrefilet p.10)
« Attentat terroriste sur les manèges JOIDUBAMBIN ? »

« Dans la nuit du 23 au 24 juin, sur les 28 manèges expérimentaux JOIDUBAMBIN, répartis dans le monde entier, on a pu constater le vol de l’élément représentant la fusée. Ces disparitions laissent les enquêteurs perplexes. La simultanéité des vols peut évoquer les agissements d’un groupe terroriste, peut-être même éco-terroriste. Mais pourquoi s’attaquer à ces prototypes, fonctionnant à l’énergie solaire ? Fait étrange et troublant, les fusées ont été propulsées hors du manège, en en crevant le toit. »



DETECTIVE : 29 juin 2017
« Alerte aux extraterrestres ! » de notre envoyée spéciale Ginette Robinet

« Une fois encore l’humanité se trouve dramatiquement menacée par une odieuse machination extraterrestre. Avec une obstination criminelle, notre gouvernement continue de ne pas reconnaître l’activité croissante de créatures hostiles venues d’autres univers. Pourtant, très récemment, sur notre planète, l’enlèvement la même nuit de vingt-huit enfants (quatorze garçons et quatorze filles âgés de huit à dix ans) prouve de nouveau l’existence d’un complot à l’échelle planétaire. Si nous n’y prenons garde dans les plus brefs délais, le risque d’anéantissement… (Lire suite en page 8). »



Les choses s’arrangent toujours, même les pires des pires.
   
    Le ciel noir
    Tapissé de diamants et,
    Par le hublot,
    La Terre,
    Ronde,
    Luisante,
    Comme un marron
    Bleu.

Après la pluie, le beau temps.


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