
Florence Monginet
"44
ans bientôt, lectrice depuis que je sais lire, inscrite il y a 6
ans aux ateliers d'écriture pour la première fois, je me
suis prise au jeu... L'écriture est un loisir, à traiter
avec sérieux donc, mais sans autre prétention que d'aller
à la rencontre de mon propre univers, d'essayer de le faire
partager et de découvrir celui des autres."
Née le 31 décembre 1963, vit et travaille à Caen.
Florence
Monginet aime la lumière, le sport, faire pousser des salades,
lire, son métier, le cinéma, le saucisson, le chocolat,
flâner, la musique, la mer, la danse et passer l'aspirateur
(ça lui donne des idées pour les nouvelles). Elle n'aime
pas : le fenouil, repasser, tricoter, l'ordre, ... et les tripes
à la mode de Caen !!!
Tournez manège est LE
texte
qui s'est dégagé pour les jurés cette
année. Cinq ou six autres étaient en lice pour la
deuxième place, mais le jury a finalement décidé à l'unanimité de ne primer aucune autre
nouvelle. L'écrit de Florence Monginet,
à la fois
mystérieux, drôle et très poétique, a
beaucoup ému le jury, tout en livrant une interprétation
originale de "Sale temps pour la Terre".
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Tournez manège
Moi,
ma copine, c’est la dame du manège. Parfois je
m’ennuie, alors je demande à maman si je peux aller lui
dire bonjour. Je descends l’escalier en sautant les marches deux
par deux. Trois étages. Je traverse la place et je vais
frapper à la guérite. Esméralda (je dis
Esmé) est là avec son sourire rouge à
lèvres qui déborde un peu sur ses dents. Polie, je lui
tends mon ticket, toujours le même. Elle ne le prend jamais. Avec
un clin d’œil, elle me laisse monter dans la soucoupe
volante et je m’envole. Je me crois un oiseau. De temps en temps
Esmé m’autorise à appuyer sur la manette qui lance
le manège. Un jour, elle m’a promis que je pourrais faire
voltiger le Mickey en peluche pendu dans les poutrelles, celui qui fait
gagner des tours gratuits.
Ce soir après les devoirs, maman m’a
autorisé à descendre. Il pleut. Esmé est un peu
triste. Elle n’aime pas la pluie parce que les enfants
s’enrhument et ne viennent plus la voir. Il pleut depuis des
jours et des jours, le manège est vide, il ne tourne pas.
Esmé me fait asseoir dans la guérite avec elle et me sert
un chocolat chaud de sa Thermos, qu’elle apporte toujours
spécialement pour moi.
- Tu te souviens Ariane, comme tu as pleuré, la première fois que tu es montée dans la fusée rouge ?
- Oui
je m’en souviens. Elle ne décollait pas. Pourquoi elle ne
s’envole pas quand on appuie sur le bouton ? C’est triste !
- Oui,
c’est vraiment étrange, elle n’a jamais
fonctionné. J’ai fait venir le constructeur pour
qu’il me la répare, il a dit qu’il ne pouvait rien
faire. Toutes les fusées qu’il a conçues sont
défectueuses, il ne sait pas pourquoi. Il m’a
proposé de la remplacer par un cheval ou un
éléphant, mais je n’ai pas voulu. Je la trouve
jolie cette fusée, elle ressemble à celle de Tintin.
- Qui ça ?
- Et puis ça nous a permis de faire connaissance. Ce jour-là tu as eu ton premier tour gratuit !
- Tu connais quelqu’un qui a une fusée ?
-
Non… Tintin c’est un personnage de bande dessinée.
Dans une aventure il va sur la lune dans une belle fusée rouge
et blanche.
- Moi, je crois qu’elle dort… La fusée.
-
Peut-être bien… dit Esmé songeuse, puis en riant
elle ajoute : au réveil, elle sera dans une forme olympique !
Il pleut, il pleut, bergère…
Mais
enfin de nouveau le manège fonctionne. Esmé dit que les
enfants ont dévalisé le stock de rhumes. Les microbes
sont en grève. Moi je crois que c’est du pipeau.
J’ai le nez qui coule et je n’arrête pas
d’éternuer. La maîtresse aussi a les yeux tout
dégoulinants et des mouchoirs en papier plein ses tiroirs.
À
la maison il y avait une limace rouge qui rampait sur le chambranle de
la porte. Maman était étonnée, mais elle trouvait
ça rigolo. Elle a dit qu’au troisième étage
en centre-ville, ce n’était pas banal de prendre une
limace en pension. Elle a lu dans un livre que l’on peut
s’envoler si on mange une limace bleue. J’aurais bien
aimé en trouver une. Mais cette limace-là était
vraiment très rouge. Du coup on a décidé
qu’il valait mieux ne pas y goûter. Le rouge c’est
suspect. À cause du rouge, Blanche-Neige a eu de sacrés
ennuis. On a balancé la limace par la fenêtre. Bon vent !
J’ai
fait deux tours dans la soucoupe volante, Le premier vers Mars et le
second vers Jupiter. Avant de rentrer, j’ai collé
l’oreille contre le ventre de la fusée. Elle dort
toujours. J’ai entendu sa respiration comme le bruit des vagues
sur la plage un soir d’automne.
Il pleut, il pleut, bergère,
Ariane enfile tes bottes…
Maman
aime bien me réveiller le matin avec une petite chanson
qu’elle invente. Je mordille mon crayon de papier. Est-ce
qu’Esmé fera tourner son manège aujourd’hui ?
Je prendrai la barque de pêche pour une fois. Avec mes bottes et
mon ciré je chasserai le requin. Peut-être que
j’aurai l’aide des dauphins bleus, ou des baleines à
bosse.
À
la boulangerie, on tombe sur la voisine du rez-de-chaussée,
celle qui dit que les enfants c’est bien du tracas et qu’il
vaut mieux un chien. Elle commente la météo avec la
boulangère. Paraît-il qu’il y a des gens tellement
tristes à cause du mauvais temps qu’ils se… Je
n’ai pas entendu la fin parce que la boulangère lui a fait
les gros yeux en me montrant du doigt, du coup elle a baissé la
voix. Moi je ne suis pas triste. Dans la cour de l’école
il y a de grandes flaques, avec les bottes on peut marcher dedans sans
avoir les pieds mouillés, ou sauter par-dessus, ou faire
exprès d’atterrir en plein milieu pour éclabousser
les garçons qui nous embêtent. À la
récré de midi on a construit un barrage dans le coin
derrière les toilettes et on a fait des bateaux avec les petits
pots de glace de la cantine. Mais Corentin s’est fait prendre par
la maîtresse parce qu’il essayait de voler des phasmes dans
la classe des CM1 pour faire des passagers clandestins. On a pris un
verbe : « Je n’enseigne pas la natation à des
insectes dans le tout-à-l’égout ». Au
présent, à l’imparfait, au futur et au passé
composé. Une fois de plus la maîtresse n’a rien
compris ! On ne voulait pas leur apprendre à nager !
Il pleut, il pleut, bergère,
Ariane, enfile tes bottes,
Quel sale temps pour la Terre,
J’ai
un nouvel animal de compagnie. Je l’ai trouvée qui se
baladait dans l’appartement et je l’ai appelée
Sardine. Elle est installée dans une boîte à
chaussures avec des feuilles de salade. J’aimerais bien lui
apprendre à faire des tours, mais c’est une vraie poule
mouillée. Elle se roule en boule dès que je la touche.
Elle a quatre petites cornes rouges qui bougent dans tous les sens, je
me demande où est sa bouche. En réalité elle me
dégoûte un peu, elle est molle et gluante et on dirait
qu’elle n’a pas de cerveau. Si elle était
géante, elle pourrait faire du mal. Une limace géante
peut écraser des humains, les manger, les digérer, sans
réfléchir. Elle ne peut rien comprendre, elle continuera
tant qu’elle a faim et les limaces ont tout le temps faim ! Je
suis sûre qu’on ne pourrait pas l’arrêter, ni
avec un pistolet, ni avec des flèches
empoisonnées… Je crois que je vais me débarrasser
de Sardine avant qu’elle ne devienne trop grosse. Je vais lui
donner les petits granules bleus que maman met dans les pots de fleurs,
pour la faire baver, jusqu’à ce qu’elle soit toute
desséchée.
Il
y a beaucoup d’eau autour du manège, mais Esmé dit
qu’on a de la chance. À la campagne les maisons sont
inondées. Les vaches ont de la gadoue jusque sous le ventre.
J’ai peur que le manège ne puisse bientôt plus
tourner car il fonctionne à l’énergie solaire.
Esmé en est très fière. Sur la pancarte devant la
guérite c’est écrit en grandes lettres
tarabiscotées avec des dorures tout autour :
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JOIDUBAMBIN
Les premiers manèges 100% bio.
Intégralement recyclables et
Fonctionnant à l’énergie solaire.
Mais
Esmé rit, elle dit : « Après la pluie, le beau
temps ». C’est un proverbe. Cela veut dire que les choses
s’améliorent toujours, même les pires des pires.
Aujourd’hui
j’ai choisi le camion de pompier. À cause de maman. En ce
moment, je sens bien qu’elle est triste. Elle dit que c’est
le temps. Moi je pense qu’il y a autre chose. Le camion est aussi
beau que celui de papa et rouge comme la fusée. J’ai
sauvé un petit chat grimpé en haut d’un arbre, qui
ne voulait pas se mouiller les pattes. Puis je suis allée
à la rescousse de mon copain Corentin qui avait
été enfermé dans le lave-vaisselle par la
surveillante de la cantine (celle qui a une moustache) et aussi
j’ai aidé maman qui avait tellement pleuré
qu’elle n’avait plus pied. Ensuite, avec Esmé, nous
avons tendu les bâches tout autour du manège pour le
protéger des rôdeurs. C’est l’heure de la
fermeture, je crois que je vais me faire disputer, maman avait dit
« juste un ou deux tours ».
Il pleut, il pleut, bergère
Ariane enfile tes bottes,
Quel sale temps pour la Terre,
Ouvre bien vite ma porte.
- Ta porte ? Quelle porte ?
- Je ne sais pas, a répondu maman, c’est la chanson,
ça m’est venu comme ça… Allez
lève-toi, il est l’heure.
Dehors,
c’est tout mouillé, les flaques sont de plus en plus
larges, elles se marient entre elles et font des bébés.
Autour du manège, c’est la rivière aux crocodiles.
Je vais bien m’amuser à la franchir tout à
l’heure.
À
la récré, on fait des courses d’escargots, il y en
a partout dans la cour, ils sont très gros. On leur a
tracé un parcours avec des feuilles de salade. J’en avais
choisi un avec un corps tout noir, il a fait cinquième.
Léonard m’a gagné quatre calots et Isaure, deux. Il
ne m’en reste presque plus.
Maman
n’était pas à la sortie de l’école. Je
suis rentrée toute seule. Elle a dû m’oublier. Quand
j’ai poussé la porte, je l’ai vue qui nettoyait les
carreaux. Elle m’a regardé d’un drôle
d’air, comme si elle ne me reconnaissait pas et puis elle
s’est mise à parler à toute vitesse. Elle n’a
pas pu venir me chercher. Il fallait laver les vitres de la cuisine, il
y avait des escargots et des limaces partout collés sur le
verre. Si papa avait été là, il aurait su quoi
faire. Le temps est complètement déréglé,
ce doit être la pollution. Ici c’est le déluge,
là-bas c’est la canicule. Et cette invasion de mollusques,
c’est dégoûtant ! (Elle a dit un autre mot, mais moi
je n’ai pas le droit de le dire). Papa devrait être
près de nous, quel crétin prétentieux ! Mourir
dans le grand incendie de la forêt de Paimpont ! Qu’est-ce
qu’il a cru ? Qu’il pouvait empêcher les arbres de
partir en cendres ? Et nous alors, il a pensé à nous ? Un
pompier ! Mourir carbonisé dans une forêt qui
s’appelle Paimpont ! C’est ridicule ! dit maman. Et pour ne
pas que je voie qu’elle pleure, elle me balance une gifle. Ou
alors c’est peut-être parce que moi aussi je pleurais en
imaginant que papa n’avait peut-être pas pensé
à nous…
Vois-tu sous les nuages
La
chanson se poursuit toute seule dans ma tête. La voisine du
rez-de-chaussée, celle qui préfère les chiens, a
les pieds dans l’eau. Elle a demandé si maman pouvait
l’héberger. Elle dit comme ça qu’elle a
choisi maman parce qu’elle était au dernier étage.
Je vois bien que maman, ça lui plaît moyen.
D’habitude elles ne sont pas très copines. Moi,
j’aurais préféré la grand-mère du
deuxième étage, celle avec un chignon. Elle pose une
espèce de sac en plastique avec deux petites ficelles sur sa
tête quand elle sort faire ses courses. La dame du
rez-de-chaussée s’appelle madame Robinet. Avec Esmé
on a bien ri quand je lui ai raconté. On lui a trouvé
plein d’autres noms : madame Douche, madame Baignoire, madame
Chasse d’eau, madame Lavabo… Madame Évier est une
dame très casse-pieds. Elle ronchonne tout le temps. Elle dit
que notre vie à maman et à moi est toute
chamboulée, on ne mange pas aux bonnes heures et je ne devrais
pas sortir toute seule pour parler avec cette Bohémienne du
manège. J’ai demandé à Esmé si
c’était vrai qu’elle était une
Bohémienne. Elle a dit oui. Je suis contente d’avoir une
amie Bohémienne. Je vais dire ça à mes copines
quand l’école aura repris. Pour le moment c’est
fermé à cause des orages, du toit qui fuit et du
chauffage qui est en panne. Ce soir madame Cacabinet a dit en regardant
le grand marronnier par la fenêtre du salon :
« Celui-ci, ce n’est pas cet automne qu’il nous donnera des marrons, avec ce temps pourri… »
J’ai trouvé que c’était tellement triste que
je me suis mise à pleurer. Je n’arrivais plus à
m’arrêter. Cette dame est vraiment méchante. Cet
automne je ramasserai tout un panier de beaux marrons luisants et je
les lancerai contre ses fenêtres. Et quand elle sortira raconter
les potins du quartier à la boulangère, je rentrerai tout
doucement chez elle, je ferai son lit en portefeuille et je cacherai
des bogues bien piquantes sous ses couvertures. Ce sera la vengeance du
grand marronnier !
Vois-tu sous les nuages,
Mon nez rouge qui pointe
Il
est quatre heures du matin. La pluie sautille sur les vitres du salon.
C’est là que je dors depuis hier. Madame Trucbinet a pris
ma chambre. Le bruit des gouttes d’eau sur les fenêtres lui
donnait des cauchemars. Je suis bien sage dans mon lit de camp. Une
grosse limace me chatouille l’oreille gauche de ses antennes. Je
l’entends fredonner la chanson de la bergère. Dans la
pénombre, elle semble d’un bleu d’orage. Je me
demande quel goût elle peut avoir. Je pense au manège qui
fermera tout à l’heure. « Batteries à plat
» a dit Esmé avec les coins de sa bouche qui tombaient
très bas. « Tu viendras m’aider à le
démonter ? » Je ne veux pas démonter le
manège, pas maintenant. Parce que je sais qu’elle ne dort
plus.
Allons Ariane sois sage
Et viens vite me rejoindre
Limace
Bleue s’est cachée dans la poche de mon pyjama. Mes
pantoufles glissent en silence sur le parquet ciré. Dehors il ne
fait pas froid, c’est l’été. C’est
mouillé, c’est tout. Il y a un petit trou de souris dans
la bâche, près de la guérite. Il faut se tortiller
pour passer. J’ai perdu mes chaussons, ils sont
restés dehors. Elle ne dort plus, je le savais.
L’inclinaison de son nez a légèrement
changé, comme si elle s’était orientée vers
une destination précise, un endroit où elle aurait
toujours rêvé d’aller. Elle ronronne, Esmé
avait raison, elle est dans une forme olympique.
Il pleut, il pleut, bergère,
Ariane, enfile tes bottes,
Quel sale temps pour la Terre,
Ouvre bien vite ma porte.
Vois-tu sous les nuages,
Mon nez rouge qui pointe,
Allons, Ariane sois sage,
Et viens vite me rejoindre.
Limace Bleue se laisse glisser dans ma bouche puis ma gorge, elle a goût de framboise et de menthe.
Je suis prête.
La
porte de la fusée de Tintin s’est ouverte toute seule. Sur
le tableau de bord, le gros bouton rouge palpite comme un cœur.
LE MONDE : 25 juin 2017 (entrefilet p.10)
« Attentat terroriste sur les manèges JOIDUBAMBIN ? »
«
Dans la nuit du 23 au 24 juin, sur les 28 manèges
expérimentaux JOIDUBAMBIN, répartis dans le monde entier,
on a pu constater le vol de l’élément
représentant la fusée. Ces disparitions laissent les
enquêteurs perplexes. La simultanéité des vols peut
évoquer les agissements d’un groupe terroriste,
peut-être même éco-terroriste. Mais pourquoi
s’attaquer à ces prototypes, fonctionnant à
l’énergie solaire ? Fait étrange et troublant, les
fusées ont été propulsées hors du
manège, en en crevant le toit. »
DETECTIVE : 29 juin 2017
« Alerte aux extraterrestres ! » de notre envoyée spéciale Ginette Robinet
«
Une fois encore l’humanité se trouve dramatiquement
menacée par une odieuse machination extraterrestre. Avec une
obstination criminelle, notre gouvernement continue de ne pas
reconnaître l’activité croissante de
créatures hostiles venues d’autres univers. Pourtant,
très récemment, sur notre planète,
l’enlèvement la même nuit de vingt-huit enfants
(quatorze garçons et quatorze filles âgés de huit
à dix ans) prouve de nouveau l’existence d’un
complot à l’échelle planétaire. Si nous
n’y prenons garde dans les plus brefs délais, le risque
d’anéantissement… (Lire suite en page 8). »
Les choses s’arrangent toujours, même les pires des pires.
Le ciel noir
Tapissé de diamants et,
Par le hublot,
La Terre,
Ronde,
Luisante,
Comme un marron
Bleu.
Après la pluie, le beau temps.
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