
Martine
Poitevin
À la moitié d'une vie, de belles choses sont
arrivées grâce à l'écriture, et le souvenir
de ce rêve d'une enfant qui, petite, voulait écrire " des
livres pour les enfants "…
Née à Tours le 2 février 1960, Martine Poitevin
est très attachée à la Loire qui l'a largement
inspirée pour des nouvelles. L'écriture est sa
passion. Elle partage cette magie depuis plusieurs
années et participe à des ateliers d'écriture,
mais cultive aussi d'autres passions : la
photographie et les chats.
Le renoncement de Lili a été une surprise pour
le jury qui a retenu dans ce texte une émouvante
version de " La face cachée de la lune ", et au
travers de ses mots loin de toute forme de
vacarme, souligne l'arrivée d'une femme en
écriture.
Le renoncement de Lili
Je te regarde, les nuits où les nuages
renoncent, ventre plein et face ronde, blanc
d’ivoire et lumière féconde, muse éternelle de
l’homme de plume. Je te regarde…
Lili referma son carnet de moleskine noir d’un
coup sec, fit claquer l’élastique, vissa le
capuchon de son stylo et jeta le tout sur la toile
cirée. Elle aimait remplir des tas de carnets,
qu’elle égarait le plus souvent dans les poches
secrètes de sacs à main gargantuesques, de
tiroirs, si encombrés qu’elle ne pouvait plus
refermer ; dans la boîte à gants de sa voiture où
cohabitaient vieux bonbons collés, cartes
postales, cailloux et galets ou bien encore dans
la profondeur sans fin des poches des grands
manteaux qu’elle affectionnait et qui
l’enveloppaient toute. Elle aimait les mots, le
papier à petits carreaux, la plume qui trace les
mots doux, la pointe grasse de la mine et la gomme
qui efface les mots dits. Aujourd’hui, sur son
balcon qui dominait la ville, dans la moiteur de
l’été, dissimulée sous l’assaut exubérant du
chèvrefeuille odorant, elle s’était installée à sa
table, calée dans les coussins délavés par le
soleil de trop d’étés. Lili vivait dans sa bulle
sur le toit du monde où elle côtoyait les étoiles
et les nuages qui défilaient tout au long des
saisons, vaporeux ou chargés. Plus loin, affalé
entre deux grands pots de phlox pourpres, le chat
ne bougeait pas, trop accablé pour battre la
mesure de sa queue tigrée. Lili regardait la lune
qui regardait Lili, et les larmes coulaient. Cette
fois, les pages étroites d’un carnet ne
suffiraient pas à contenir le flot, la grande
marée qui s’annonçait. Était venu le temps de ne
plus se voiler la face avec cette rondeur
affirmée, cette insolence de féminité, de
maternité toute-puissante.
Lili venait de fêter son quarantième été, tout
étonnée de compter déjà tant d’années.
Quarante années pour grandir,
Pour apprendre,
Pour comprendre
Et maintenant… pour renoncer !
Mais Lili n’était pas prête au renoncement.
Elle avait perdu le temps, ou le temps l’avait
perdue, égarée sur de mauvaises routes qui
finissaient souvent en impasses. Il lui fallait
rebrousser chemin et retisser la vie en usant de
la bobine du temps. Elle avait beaucoup utilisé le
métier à tisser et le fil venait à manquer. Sur la
trame, un motif revenait sans cesse, le verbe
aimer ! Ce mot la désemparait. Elle ignorait si la
chance lui avait été donnée d’aimer ou d’être
aimée ! Bien malins ceux qui s’endormaient
tranquilles dans le creux douillet de leurs
certitudes. Elle avait espéré, elle s’était
offerte, elle avait pris aussi, elle avait quitté,
avait été abandonnée, elle avait souffert, avait
certainement blessé. Elle avait pardonné, et
parfois, triché, mais pas longtemps, le temps d’un
amour déçu. Elle avait vécu, c’était peut-être ça
finalement aimer. Dans tous ces ballottements,
elle n’avait pas pris le temps de construire parce
qu’elle ignorait sa place. Et quand enfin un début
de réponse se fit jour, le temps, cet assassin
embusqué, brandit ses aiguilles au cadran de
l’horloge, plus acérées que la lame d’une épée qui
vous transperce le cœur. Elle pouvait bien écrire
sur le temps qui passe, dénoncer sa perversité, le
temps n’en avait cure ! Bien au contraire, à lui,
tout profitait. Il se nourrissait avidement des
doutes, des peurs, des attentes et des absences,
des trahisons et bénissait les indécis, les
peureux, les fragiles, les étourdis qui oublient
que la Terre tourne. Ainsi, Lili avait pris le
temps de grandir. Elle était partie de loin et la
distance à parcourir lui faisait franchir les
grandes étapes avec quelques années de retard. Les
études avaient été stoppées puis reprises ; la vie
professionnelle connaissait des hauts et des bas ;
la vie amoureuse s’embarrassait de ruptures plus
ou moins violentes qui la laissaient exsangue,
avec cette étrange envie de regagner le gîte, de
panser les plaies et de ne plus jamais se risquer
dans la grande aventure des sentiments où chacun
patauge avec plus ou moins de bonheur. De bras en
bras, Lili voyageait, rencontrait des aventuriers,
des marins d’eau douce mais, le plus souvent,
rares étaient ceux qui souhaitaient amarrer
définitivement leur barque au quai. Elle n’était
pas en reste et laissait facilement partir, voire,
congédiait très souvent. Ses amies, qui ne se
débrouillaient guère mieux, l’assommaient de
conseils et de jugements qu’elle n’écoutait pas et
qui la soûlaient. Et ainsi s’égrenait le chapelet
des « Tu es trop exigeante – Il vaut mieux
tenir que courir – Celui-la tu le regretteras – Tu
veux tout ». Et bien oui, Lili voulait tout
car elle n’avait rien eu, avant. Tous ces hommes,
Lili avait cru les aimer mais c’est l’idée, le
sentiment d’être aimée qu’elle avait connu. Et
puis il y avait eu la dernière fracture, celle de
trop, qui blesse si profondément qu’elle ouvre les
autres cicatrices et laisse revenir à la surface
toutes les blessures. Cette fois-là, Lili joua les
funambules sur le fil qui l’attachait à la vie et
qui au premier faux pas la précipita dans la
déraison. La chute avait plongé Lili dans l’abîme
de la déréliction, mais l’avait en même temps
sauvée. L’énergie qu’elle consacra à refaire
surface lui permit enfin de venir vraiment au
monde et cette deuxième naissance transforma la
femme de papier en être de chair. Lili
s’incarnait. Mais son corps venait de sonner le
premier coup de minuit et la belle se devait de
quitter le bal où évoluaient les ventres arrondis.
La semonce était claire : le corps ne saignait
plus, ou si peu. Ce flot tari n’annonçait pas une
future gestation mais le début de ce qui se dit à
mots couverts et qui ne s’écrit pas. Vingt-huit
jours, une lunaison pour défaire toutes les
illusions. Le sang de Lili ne pourrait pas nourrir
l’enfant qu’elle n’avait pas encore conçu. Et
l’autre là-haut, grosse de ses mystérieux
Sélénites pouvait faire sa gracieuse, mais
savait-elle qu’elle ne prenait vie que soumise au
regard incandescent du Maître de la galaxie ? Lili
avait brûlé sous plus d’un regard, mais jamais
elle n’avait pu afficher la même plénitude.
Pourtant n’était-elle pas son âme sœur ? Sa
compagne de misère, ce satellite de la planète,
d’aucun qualifiait de stérile, de terre
improductive et aride. Ne lui avait-on pas planté
dans le cœur le pic du drapeau d’une nation ?
Palpitait-il encore sous l’aiguillon ? Mais là,
sur terre, à environ 384 000 kilomètres de
distance, lorsque Lili le regardait à s’en donner
le tournis, à imaginer des vallées, des cratères
inconnus, elle imaginait sa solitude, sur l’autre
face, celle que nul ne pouvait entrevoir, vouée au
néant sidéral. Chaque jour, Lili accompagnait la
rotation de la Terre sur son axe en ellipse, et
l’autre accomplissait le même pas de danse, jamais
elles ne se rencontreraient. Alors, à cette amie,
elle adressa ce message :
« Il y a ce flux qui revient à chaque lune,
envahisseur, le plus souvent dans la douleur. De
la vie qui coule dans les veines, il en a la
couleur, mais lui, naît et meurt dans l’ombre,
dans le secret d’un ventre soumis. Il prend
possession de l’esprit, il faut l’accepter pour
renaître. Il est une évidence mais il est interdit
d’en parler, interdit de le nier, interdit de
l’empêcher de couler. C’est un traître, il devient
flot puissant lorsque l’on voudrait qu’il reste
dans son lit, pour nourrir la vie, et il se fait
mince filet sur la lingerie, lorsque l’on désire
qu’il vous délivre du début d’une vie. Il soumet
toutes les femmes, toutes compagnes. Certaines le
bénissent, d’autres le haïssent, mais toutes, à
chaque lunaison, l’évoquent. Pour les plus
fragiles, c’est une souillure, une tâche qui
s’étend, se répand, rouge sang. Une odeur de mort,
la mort d’un enfant, flux amer qui ne vous fera
pas mère. Il n’est pas le flux réconfortant de la
mer, qui vous berce en ses profondeurs, celui-ci,
lorsqu’il s’est pour toujours tari, brise vos
espoirs de mère. Il vous sépare de vos amants,
pour un temps, absent, vous éloigne de vos maris,
neuf mois durant. Et, quand il vous rassure,
d’être enfin revenu, il répand en votre corps
cette étrange et unique douleur.
La lune est froide et stérile,
Votre ventre retient un sang chaud et fertile,
Il est le flux éternel,
À l’origine de l’humanité,
Toutes les femmes en sont les gardiennes,
Et leurs ventres malmenés,
Deviennent le berceau de notre humanité. »
La fraîcheur descendait lentement et le chat
consentit au mouvement, d’un bond leste il sauta
sur la table et étala sa fourrure soyeuse sur les
pages du cahier, cligna des yeux et entama son
chant de gorge, le flanc palpitant. Séléné ne se
fit pas prier, elle s’invita à la grâce du
présent. Jamais elle n’avait été aussi pleine et
Lili crut, un instant, qu’elle pouvait
l’étreindre. Elle reposait là, sur la cime des
toits aux lucarnes obscures, roulant des bords sur
les faîtes de zinc et les hautes cheminées, éclat
blanc dans les ténèbres, déesse mère
bienveillante, berçant le corps des femmes en
gésine, le cœur des hommes. Lili, perdue au mitan
de la nuit, voyait les lumières de la ville
s’éteindre une à une, les réverbères assoupis
renonçaient à éclairer le bitume. Seuls les mots
qu’elle venait de tracer à la pointe de sa plume
prenaient corps dans l’obscurité. Mots violents et
doux qu’elle tenait prisonniers depuis si
longtemps. Ces mots-là restaient secrets, jamais
confiés à ces amants. Mots de femme, qu’elle
pouvait bien lancer à la face de celle qui les
éclaire. Le flux de la mer n’est-il pas soumis à
la lune nouvelle, à la lune pleine ? Les océans ne
connaissent la vive eau qu’en subissant son
attraction. Lili devait apprendre la morte eau,
dans son ventre il n’y aurait pas de berceau où
rêverait l’enfant, chair qui ne sera pas sienne,
vie non perpétuée. Quelle était donc la face
cachée de ce regret, non révélé comme la lune
nouvelle qui se fond dans l’obscurité du cosmos et
disparaît à la vue des hommes. Dans sa tête elle
fredonna : « Lili n’a pas d’enfant, Lili n’a plus
d’amant ». Et la chanson devint une mélopée
envoûtante, le chat se mit à battre doucement la
mesure, en rythme lent, les circonvolutions de sa
queue traça les signes codés du langage perdu,
entre la mère et l’enfant non conçu.
« De mes entrailles, tu n’es pas né, de mon
sang tu ne t’es pas abreuvé,
Moi la rescapée, la mal née,
La vie j’ai dû la capturer, souvent elle m’a
échappé,
J’ai usé du temps donné,
À toi, il a manqué
Tu pouvais pourtant m’apprendre à conjuguer le
verbe aimer.
Tu resteras à jamais ma face cachée.
J’ai cru ne pas choisir, mon corps lui n’a pas
faibli devant l’incertitude, il a décidé seul de
ce qu’il ne ferait pas.
Il aurait pu, il aurait dû…
L’imparfait devait mieux lui convenir.
Mon enfant, qui ne viendra pas au monde, je t’ai
peut-être plus aimé que si je t’avais fait, j’ai
écrit sur le sable ton prénom que la marée
effaçait. J’avais si peur de te faire mal, de te
blesser, de ne pas te fêter, de ne pas te faire
connaître le goût salé de la vie. Alors j’ai fait
plus que renoncer, j’ai oublié que je pouvais
transmettre la vie »
Un nuage obscurcit l’astre blanc, Lili ne douta
pas un seul instant qu’il s’agissait de l’âme de
son enfant perdu. Ce soir-là, sur la Terre,
l’océan soumis à l’attraction lunaire se retira
loin des grèves. Sur son balcon, endormie, Lili
rêva…
Sur la face cachée de la lune, elle marchait dans
la poussière, ses pas ne laissaient aucune trace,
aussitôt recouverts par le tourbillon de
particules légères. À l’infini de l’horizon, une
silhouette la précédait. C’était un enfant,
parfois il se retournait l’encourageant à le
rejoindre. Elle pouvait presser le pas, il pouvait
l’attendre, la distance ne s’amenuisait pas, mais
l’enfant ne s’impatientait pas, il savait qu’elle
le rattraperait. Elle tenait son ventre rond car
bizarrement ce même enfant se lovait dans ses
chairs. Elle flottait, débarrassée de la pesanteur
et devant elle l’enfant riait de ses cabrioles.
Ils étaient seuls en ce monde, dans ce désert sans
fin mais cet isolement n’était pas angoissant.
Bien au contraire, le temps était venu, celui de
la rencontre, du lien. Ils se reconnaissaient
par-delà toute compréhension, toute vérité. Lili
rayonnait, jamais elle n’avait connu une telle
liberté. Tout prenait sens. Enfin ils furent
réunis. Elle posa la main sur son épaule. Il se
retourna et Lili la reconnut. Elle était cette
enfant et alors elle sut que la boucle jamais ne
s’achève, que tout est commencement à l’instant
même du renoncement.