/ C'EST QUOI CE BAZ...ART ? / CONCOURS 2006





Martine Poitevin

À la moitié d'une vie, de belles choses sont arrivées grâce à l'écriture, et le souvenir de ce rêve d'une enfant qui, petite, voulait écrire " des livres pour les enfants "…
Née à Tours le 2 février 1960, Martine Poitevin est très attachée à la Loire qui l'a largement inspirée pour des nouvelles. L'écriture est sa passion. Elle partage cette magie depuis plusieurs années et participe à des ateliers d'écriture, mais cultive aussi d'autres passions : la photographie et les chats.

Le renoncement de Lili a été une surprise pour le jury qui a retenu dans ce texte une émouvante version de " La face cachée de la lune ", et au travers de ses mots loin de toute forme de vacarme, souligne l'arrivée d'une femme en écriture.



Le renoncement de Lili

Je te regarde, les nuits où les nuages renoncent, ventre plein et face ronde, blanc d’ivoire et lumière féconde, muse éternelle de l’homme de plume. Je te regarde…

Lili referma son carnet de moleskine noir d’un coup sec, fit claquer l’élastique, vissa le capuchon de son stylo et jeta le tout sur la toile cirée. Elle aimait remplir des tas de carnets, qu’elle égarait le plus souvent dans les poches secrètes de sacs à main gargantuesques, de tiroirs, si encombrés qu’elle ne pouvait plus refermer ; dans la boîte à gants de sa voiture où cohabitaient vieux bonbons collés, cartes postales, cailloux et galets ou bien encore dans la profondeur sans fin des poches des grands manteaux qu’elle affectionnait et qui l’enveloppaient toute. Elle aimait les mots, le papier à petits carreaux, la plume qui trace les mots doux, la pointe grasse de la mine et la gomme qui efface les mots dits. Aujourd’hui, sur son balcon qui dominait la ville, dans la moiteur de l’été, dissimulée sous l’assaut exubérant du chèvrefeuille odorant, elle s’était installée à sa table, calée dans les coussins délavés par le soleil de trop d’étés. Lili vivait dans sa bulle sur le toit du monde où elle côtoyait les étoiles et les nuages qui défilaient tout au long des saisons, vaporeux ou chargés. Plus loin, affalé entre deux grands pots de phlox pourpres, le chat ne bougeait pas, trop accablé pour battre la mesure de sa queue tigrée. Lili regardait la lune qui regardait Lili, et les larmes coulaient. Cette fois, les pages étroites d’un carnet ne suffiraient pas à contenir le flot, la grande marée qui s’annonçait. Était venu le temps de ne plus se voiler la face avec cette rondeur affirmée, cette insolence de féminité, de maternité toute-puissante.
Lili venait de fêter son quarantième été, tout étonnée de compter déjà tant d’années.
Quarante années pour grandir,
Pour apprendre,
Pour comprendre
Et maintenant… pour renoncer !
Mais Lili n’était pas prête au renoncement.
Elle avait perdu le temps, ou le temps l’avait perdue, égarée sur de mauvaises routes qui finissaient souvent en impasses. Il lui fallait rebrousser chemin et retisser la vie en usant de la bobine du temps. Elle avait beaucoup utilisé le métier à tisser et le fil venait à manquer. Sur la trame, un motif revenait sans cesse, le verbe aimer ! Ce mot la désemparait. Elle ignorait si la chance lui avait été donnée d’aimer ou d’être aimée ! Bien malins ceux qui s’endormaient tranquilles dans le creux douillet de leurs certitudes. Elle avait espéré, elle s’était offerte, elle avait pris aussi, elle avait quitté, avait été abandonnée, elle avait souffert, avait certainement blessé. Elle avait pardonné, et parfois, triché, mais pas longtemps, le temps d’un amour déçu. Elle avait vécu, c’était peut-être ça finalement aimer. Dans tous ces ballottements, elle n’avait pas pris le temps de construire parce qu’elle ignorait sa place. Et quand enfin un début de réponse se fit jour, le temps, cet assassin embusqué, brandit ses aiguilles au cadran de l’horloge, plus acérées que la lame d’une épée qui vous transperce le cœur. Elle pouvait bien écrire sur le temps qui passe, dénoncer sa perversité, le temps n’en avait cure ! Bien au contraire, à lui, tout profitait. Il se nourrissait avidement des doutes, des peurs, des attentes et des absences, des trahisons et bénissait les indécis, les peureux, les fragiles, les étourdis qui oublient que la Terre tourne. Ainsi, Lili avait pris le temps de grandir. Elle était partie de loin et la distance à parcourir lui faisait franchir les grandes étapes avec quelques années de retard. Les études avaient été stoppées puis reprises ; la vie professionnelle connaissait des hauts et des bas ; la vie amoureuse s’embarrassait de ruptures plus ou moins violentes qui la laissaient exsangue, avec cette étrange envie de regagner le gîte, de panser les plaies et de ne plus jamais se risquer dans la grande aventure des sentiments où chacun patauge avec plus ou moins de bonheur. De bras en bras, Lili voyageait, rencontrait des aventuriers, des marins d’eau douce mais, le plus souvent, rares étaient ceux qui souhaitaient amarrer définitivement leur barque au quai. Elle n’était pas en reste et laissait facilement partir, voire, congédiait très souvent. Ses amies, qui ne se débrouillaient guère mieux, l’assommaient de conseils et de jugements qu’elle n’écoutait pas et qui la soûlaient. Et ainsi s’égrenait le chapelet des « Tu es trop exigeante – Il vaut mieux tenir que courir – Celui-la tu le regretteras – Tu veux tout ». Et bien oui, Lili voulait tout car elle n’avait rien eu, avant. Tous ces hommes, Lili avait cru les aimer mais c’est l’idée, le sentiment d’être aimée qu’elle avait connu. Et puis il y avait eu la dernière fracture, celle de trop, qui blesse si profondément qu’elle ouvre les autres cicatrices et laisse revenir à la surface toutes les blessures. Cette fois-là, Lili joua les funambules sur le fil qui l’attachait à la vie et qui au premier faux pas la précipita dans la déraison. La chute avait plongé Lili dans l’abîme de la déréliction, mais l’avait en même temps sauvée. L’énergie qu’elle consacra à refaire surface lui permit enfin de venir vraiment au monde et cette deuxième naissance transforma la femme de papier en être de chair. Lili s’incarnait. Mais son corps venait de sonner le premier coup de minuit et la belle se devait de quitter le bal où évoluaient les ventres arrondis. La semonce était claire : le corps ne saignait plus, ou si peu. Ce flot tari n’annonçait pas une future gestation mais le début de ce qui se dit à mots couverts et qui ne s’écrit pas. Vingt-huit jours, une lunaison pour défaire toutes les illusions. Le sang de Lili ne pourrait pas nourrir l’enfant qu’elle n’avait pas encore conçu. Et l’autre là-haut, grosse de ses mystérieux Sélénites pouvait faire sa gracieuse, mais savait-elle qu’elle ne prenait vie que soumise au regard incandescent du Maître de la galaxie ? Lili avait brûlé sous plus d’un regard, mais jamais elle n’avait pu afficher la même plénitude. Pourtant n’était-elle pas son âme sœur ? Sa compagne de misère, ce satellite de la planète, d’aucun qualifiait de stérile, de terre improductive et aride. Ne lui avait-on pas planté dans le cœur le pic du drapeau d’une nation ? Palpitait-il encore sous l’aiguillon ? Mais là, sur terre, à environ 384 000 kilomètres de distance, lorsque Lili le regardait à s’en donner le tournis, à imaginer des vallées, des cratères inconnus, elle imaginait sa solitude, sur l’autre face, celle que nul ne pouvait entrevoir, vouée au néant sidéral. Chaque jour, Lili accompagnait la rotation de la Terre sur son axe en ellipse, et l’autre accomplissait le même pas de danse, jamais elles ne se rencontreraient. Alors, à cette amie, elle adressa ce message :

« Il y a ce flux qui revient à chaque lune, envahisseur, le plus souvent dans la douleur. De la vie qui coule dans les veines, il en a la couleur, mais lui, naît et meurt dans l’ombre, dans le secret d’un ventre soumis. Il prend possession de l’esprit, il faut l’accepter pour renaître. Il est une évidence mais il est interdit d’en parler, interdit de le nier, interdit de l’empêcher de couler. C’est un traître, il devient flot puissant lorsque l’on voudrait qu’il reste dans son lit, pour nourrir la vie, et il se fait mince filet sur la lingerie, lorsque l’on désire qu’il vous délivre du début d’une vie. Il soumet toutes les femmes, toutes compagnes. Certaines le bénissent, d’autres le haïssent, mais toutes, à chaque lunaison, l’évoquent. Pour les plus fragiles, c’est une souillure, une tâche qui s’étend, se répand, rouge sang. Une odeur de mort, la mort d’un enfant, flux amer qui ne vous fera pas mère. Il n’est pas le flux réconfortant de la mer, qui vous berce en ses profondeurs, celui-ci, lorsqu’il s’est pour toujours tari, brise vos espoirs de mère. Il vous sépare de vos amants, pour un temps, absent, vous éloigne de vos maris, neuf mois durant. Et, quand il vous rassure, d’être enfin revenu, il répand en votre corps cette étrange et unique douleur.
La lune est froide et stérile,
Votre ventre retient un sang chaud et fertile,
Il est le flux éternel,
À l’origine de l’humanité,
Toutes les femmes en sont les gardiennes,
Et leurs ventres malmenés,
Deviennent le berceau de notre humanité. »

La fraîcheur descendait lentement et le chat consentit au mouvement, d’un bond leste il sauta sur la table et étala sa fourrure soyeuse sur les pages du cahier, cligna des yeux et entama son chant de gorge, le flanc palpitant. Séléné ne se fit pas prier, elle s’invita à la grâce du présent. Jamais elle n’avait été aussi pleine et Lili crut, un instant, qu’elle pouvait l’étreindre. Elle reposait là, sur la cime des toits aux lucarnes obscures, roulant des bords sur les faîtes de zinc et les hautes cheminées, éclat blanc dans les ténèbres, déesse mère bienveillante, berçant le corps des femmes en gésine, le cœur des hommes. Lili, perdue au mitan de la nuit, voyait les lumières de la ville s’éteindre une à une, les réverbères assoupis renonçaient à éclairer le bitume. Seuls les mots qu’elle venait de tracer à la pointe de sa plume prenaient corps dans l’obscurité. Mots violents et doux qu’elle tenait prisonniers depuis si longtemps. Ces mots-là restaient secrets, jamais confiés à ces amants. Mots de femme, qu’elle pouvait bien lancer à la face de celle qui les éclaire. Le flux de la mer n’est-il pas soumis à la lune nouvelle, à la lune pleine ? Les océans ne connaissent la vive eau qu’en subissant son attraction. Lili devait apprendre la morte eau, dans son ventre il n’y aurait pas de berceau où rêverait l’enfant, chair qui ne sera pas sienne, vie non perpétuée. Quelle était donc la face cachée de ce regret, non révélé comme la lune nouvelle qui se fond dans l’obscurité du cosmos et disparaît à la vue des hommes. Dans sa tête elle fredonna : « Lili n’a pas d’enfant, Lili n’a plus d’amant ». Et la chanson devint une mélopée envoûtante, le chat se mit à battre doucement la mesure, en rythme lent, les circonvolutions de sa queue traça les signes codés du langage perdu, entre la mère et l’enfant non conçu.
« De mes entrailles, tu n’es pas né, de mon sang tu ne t’es pas abreuvé,
Moi la rescapée, la mal née,
La vie j’ai dû la capturer, souvent elle m’a échappé,
J’ai usé du temps donné,
À toi, il a manqué
Tu pouvais pourtant m’apprendre à conjuguer le verbe aimer.
Tu resteras à jamais ma face cachée.
J’ai cru ne pas choisir, mon corps lui n’a pas faibli devant l’incertitude, il a décidé seul de ce qu’il ne ferait pas.
Il aurait pu, il aurait dû…
L’imparfait devait mieux lui convenir.
Mon enfant, qui ne viendra pas au monde, je t’ai peut-être plus aimé que si je t’avais fait, j’ai écrit sur le sable ton prénom que la marée effaçait. J’avais si peur de te faire mal, de te blesser, de ne pas te fêter, de ne pas te faire connaître le goût salé de la vie. Alors j’ai fait plus que renoncer, j’ai oublié que je pouvais transmettre la vie »

Un nuage obscurcit l’astre blanc, Lili ne douta pas un seul instant qu’il s’agissait de l’âme de son enfant perdu. Ce soir-là, sur la Terre, l’océan soumis à l’attraction lunaire se retira loin des grèves. Sur son balcon, endormie, Lili rêva…

Sur la face cachée de la lune, elle marchait dans la poussière, ses pas ne laissaient aucune trace, aussitôt recouverts par le tourbillon de particules légères. À l’infini de l’horizon, une silhouette la précédait. C’était un enfant, parfois il se retournait l’encourageant à le rejoindre. Elle pouvait presser le pas, il pouvait l’attendre, la distance ne s’amenuisait pas, mais l’enfant ne s’impatientait pas, il savait qu’elle le rattraperait. Elle tenait son ventre rond car bizarrement ce même enfant se lovait dans ses chairs. Elle flottait, débarrassée de la pesanteur et devant elle l’enfant riait de ses cabrioles. Ils étaient seuls en ce monde, dans ce désert sans fin mais cet isolement n’était pas angoissant. Bien au contraire, le temps était venu, celui de la rencontre, du lien. Ils se reconnaissaient par-delà toute compréhension, toute vérité. Lili rayonnait, jamais elle n’avait connu une telle liberté. Tout prenait sens. Enfin ils furent réunis. Elle posa la main sur son épaule. Il se retourna et Lili la reconnut. Elle était cette enfant et alors elle sut que la boucle jamais ne s’achève, que tout est commencement à l’instant même du renoncement.


 

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