
Danièle Struber
Née au Maroc en 1943, Danièle Struber apprend à
lire en Bretagne, passe le brevet en Algérie et le
bac à Caen.
Hispanisante de formation, elle est attentive à la
vie et à l'Histoire de la péninsule ibérique et de
l'Amérique Latine. Bibliothécaire de profession,
elle s'intéresse aux liens tissés entre l'écrit et
ses lecteurs de tous âges.
Outre ses activités associatives, Aide et Action,
Musée de Normandie…, elle découvre les joies et
les affres de l'écriture grâce à C'est quoi ce
baz…art ? Boutique d'écriture.
La morte en son cocon reçoit les félicitations
du jury pour ce concours 2006, révélant un nouveau
talent et saluant une tentative originale
d'approche de la science-fiction. " La messagère terrienne Anna Tootsie ne
sera pas morte pour rien ".
La morte en son cocon
Au-delà de l'atmosphère et de ses courants,
outre-ciel, se projeter dans les espaces où la
Terre devient une pomme bleue flottant entre Vénus
et Mars, au gré de la gravitation universelle.
Au-delà du temps mesuré, tronçonné en centièmes de
seconde pour battre des records, l'outre-mesure,
se déplacer à la vitesse de la lumière, dans ces
parages où compter en années-lumière suffit à
peine pour appréhender l'immensité. Atteindre
enfin la Planète Oubliée et la lumineuse cité de
Timgane, la cité des sables, hérissée de tours
légères aux formes géométriques, cuivrées par les
soleils couchants. Fatiguée, la voyageuse se
concentre dans son habitacle.
Tel un albatros égaré, l'aéronef individuel
sillonne les avenues interminables qui serpentent
entre des gratte-ciels de verre étincelant dont la
charpente métallique ajourée accentue encore la
hauteur et la sveltesse. À perte de vue, la ville
déroule ses constructions précises et oniriques
tout à la fois. Le front des gratte-ciels cachant
des constructions massives, précédées de porches
monumentaux quasi inquiétants pour la jeune femme
attentive et sur ses gardes : que recèlent ces
murailles aveugles ? De place en place, une pause,
une respiration dans le tissu urbain : l'agora
dallée de mosaïques colorées qui dessinent des
constellations inconnues des humains, des jardins
peuplés de sculptures aux formes contournées,
improbable végétation minérale. Toute forme de vie
organique semble absente de la cité, serait-elle
devenue un musée, un conservatoire architectural ?
Dans l'attente de quels visiteurs ? Quels espoirs
l'habitent encore ?
Au terme d'une longue quête teintée d'une
inquiétude croissante, la voyageuse découvre
enfin, au bord de la falaise, une vaste esplanade
illuminée de bleu et de vert où semble s'être
concentrée la vie. De ce lieu animé, partent, pour
les mondes parallèles, les vaisseaux
long-courriers. La plupart sont posés, oiseaux
migrateurs aux formes effilées, aux couleurs
chatoyantes, irisées. Certains ont entamé la
procédure de conditionnement des passagers,
préalable obligatoire avant de changer de
continuum espace-temps. Des humains, des
humanoïdes, des changeformes, des êtres aux
silhouettes d'algues se pressent sur les
plates-formes d'enregistrement des bagages ou sous
les portiques d'admission. Une musique
intersidérale et apaisante domine tout autre
bruit, parole ou machine.
Après une brève et puissante poussée de ses
propulseurs, l'Arcturus, long-courrier adulte,
atteint la vitesse de croisière prévue avec un
sentiment de plénitude, les moirures de ses
flancs, très contrastées pendant le décollage, s
'apaisent progressivement. La Planète Oubliée
s'amenuise puis disparaît dans le lointain. Dans
la cabine, les passagers, chacun allongé dans son
cocon de bulles d'un vert doré, se sentent, peu à
peu, devenir de purs esprits ; baignant dans une
atmosphère d'un bleu nacré, affranchis des
contraintes de la pesanteur planétaire, ils
s'identifient au vaisseau louvoyant entre les
astéroïdes dans l'infini des mondes. Leurs
consciences engourdies se rassemblent, se
confondent pour accéder à un état proche de
l'extase. Seule compte, subtile harmonie, la
musique des sphères.
L'Arcturus taille sa route dans le sombre velours
des espaces intersidéraux, cloutés çà et là
d'étoiles et de planètes. Silence et sérénité.
Tous les indicateurs sont normaux. La forme
arrondie de la lune grandit à l'horizon, les
passagers, toujours en léthargie, survolent
maintenant le cratère de Pythagore, aux confins de
la Face Éclairée, dernier relief important avant
de passer la frontière lumineuse. Brusque
changement de décor, l'obscurité règne en maître,
une perpétuelle pénombre : l'hémisphère caché de
la lune, territoire sombre aux reliefs acérés, le
refuge des insoumis et des aventuriers de toutes
origines. Dans ces lieux, le pire et le meilleur
se côtoient, s'affrontent : laboratoire de
l'avenir du vivant. C'est le plus rapide, le plus
malin qui survit et s'adapte. Pas de villes
visibles, tout juste quelques constructions qui
signalent l'entrée des souterrains où se réfugie
et se développe la vie, des tourelles basses qui
servent de périscopes, des véhicules trapus
utilisés pour les échanges entre ces métropoles
cachées. Et, bien sûr, les plates-formes de départ
et d'arrivée des aéronefs.
Le vaisseau allume ses rétrofusées au-dessus de la
Plaine de la Bataille, étendue rousse de poussière
et de pierres, plane un instant et se pose sur une
esplanade peuplée d'ombres qui s'affairent,
baignée de la vague clarté diffusée par les
portiques réglés en mode réception. Les
réveilleuses pénètrent dans la cabine pour
finaliser l'arrivée des voyageurs. Sous leurs
effleurements doux, les cocons de bulles changent
graduellement de teinte. Du vert doré, signe de
sommeil, ils passent à un rouge cerise, indice
certain du réveil. Tous sauf un dont le vert doré
pâlissant inquiète la réveilleuse qui s'en occupe
: tous les indicateurs de vie ont brutalement
plongé sous le zéro. Cette passagère
connaîtra-t-elle jamais la Face Cachée de la Lune,
est-elle irrémédiablement morte ? Un caisson sur
coussins d'air arrive avec discrétion et l'emporte
dans les profondeurs des souterrains de La Ruche,
vers le laboratoire médico-légal.
Dans son alvéole du Niveau 9, ramification D4, le
commissaire Bourdon, Outrilien de quatrième
génération, réfléchit aux premières constatations
que lui a communiquées le docteur Propolis,
médecin légiste. Non seulement la voyageuse est
morte sans espoir de résurrection mais elle est
morte empoisonnée comme le démontre sans aucun
doute possible l'état de son système digestif.
Nature du poison, alors là mystère pour l'instant
! Par tous les quasars de l'espace, dans quelles
circonstances a-t-elle absorbé ce poison ? Elle
était encore vivante pendant le voyage puisque, au
premier signe de défaillance de ses paramètres
vitaux, les détecteurs du cocon à bulles auraient
déclenché une alerte. Et, en plus, il semblerait
qu'il s'agisse d'une vraie Terrienne et non pas
d'une Lunatique de la deuxième ou troisième
génération, comme beaucoup des habitants de La
Ruche. Alors, qui, pourquoi, comment ?? L'enquête
s'annonce délicate.
Trois axes de travail à explorer très vite. Un :
établir son identité si sa carte génétique figure
dans la Génébanque universelle. Deux : les examens
de laboratoire sur les prélèvements sanguins et
les tissus pour déterminer la nature du poison et
son mode d'absorption. Trois : la reconstitution
du parcours de la jeune femme, depuis la Terre
peut-être. Un fait est certain : c'est à Timgane
qu'elle a embarqué à bord du long-courrier l'Arcturus,
mais avant d'où venait-elle ? Contacter d'urgence
la Planète Oubliée, joindre l'équipe de son
homologue Kourrigane par visioconférence.
Collecter très vite les preuves de son passage
là-bas augmenterait les chances de remonter à
l'étape précédente pour retracer son parcours
complet. Avant tout, voir où en est Propolis. La
carte génétique est-elle prête ? Les examens sur
les prélèvements sont-ils en cours ?
" Mais non, mon cher Bourdon, les alvéoles du
Niveau 12, ramifications G7 et G8 n'hibernent pas
!
- ………
- La preuve ? Le séquenceur d'ADN a terminé la
carte génétique et les autoanalyses sur les
prélèvements sont lancées.
- ………
- Non, la Génébanque universelle n'a pas
l'original de la carte. Dommage, oui. Mais un
indice intéressant quand même : nous avons trouvé
des cartes très voisines. Vraisemblablement de la
même famille, une tribu peu connue, les Hopis
natifs de la Plaque América. Des gens très
particuliers, des traqueurs réputés ; beaucoup
travaillent dans les agences officielles de leur
plaque. Allez, il faut que j'aille surveiller les
autoanalyses qui tournent. Au plaisir, cher ami !
"
Pour quelle mission une Hopi aurait-elle été
envoyée sur la Face Cachée de la Lune ? Que
venait-elle faire à La Ruche en voyageant comme un
simple particulier ? Perplexe, Bourdon éteint sa
webcam moyenne portée en bougonnant. À la
visioconférence maintenant ! Reconstituer le
parcours de la morte, savoir si elle venait bien
de la Terre permettrait d'établir son origine
exacte. Un premier indice solide pour reconstituer
le puzzle de l'affaire.
" Univers et Fraternité, Kourrigane ! Oui, je vous
appelle pour la morte de l'Arcturus.
- ………
- Ah ! Un aéronef individuel retrouvé à proximité
de l'esplanade d'envol. Intéressant cela. Vous
examinez les particules recueillies sur la
carlingue et les poussières de l'habitacle.
D'accord, nous verrons les détails à la prochaine
vacation. À bientôt. "
- Mais entrez donc, Pollen, ne perdons pas de
temps. Alors les interrogatoires des réveilleuses
? Aucun indice déterminant. La réveilleuse qui
s'est occupée de la jeune femme a disparu. Une
nouvelle que les autres ne connaissent pas.
Humm, cela sent le coup monté. Quel rôle a-t-elle
dans l'histoire ? Pas de bagage retrouvé, mais un
ticket de consigne dans une poche de la
combinaison de voyage. Cela sent de plus en plus
l'affaire minutieusement orchestrée. À chaque
avancée, de nouvelles questions ! "
Par un ascenseur-flèche, Bourdon arrive à la
surface, s'équipe d'un scaphandre de marche
lunaire, modèle pour Outrilien adulte, et gagne
l'esplanade déserte des long-courriers après avoir
salué les gardes. Pas de vaisseau attendu pour
l'instant, les portiques sont en mode veille ; l'Arcturus
a été garé dans les abris souterrains. Rien qui
ait permis d'organiser un traquenard à cet endroit
et aucune trace de quoi que ce soit : les vents
lunaires ont tout balayé. Les bribes d'indice
tournent dans son cerveau, cherchent à s'organiser
en séquences cohérentes. Voyons, elle viendrait de
la Terre. Son aéronef aurait relayé en mode
automatique dans la banlieue de Déneb pour
corriger sa trajectoire. À proximité de la Planète
Oubliée, elle se serait réveillée pour reprendre
les commandes. Apparemment dans un état normal,
elle serait montée à bord de l'Arcturus et
installée dans un cocon à bulles pour ne jamais se
réveiller. Cela se tient, même si beaucoup
d'inconnues subsistent. Pensif, le commissaire
progresse sur le sol poussiéreux, évitant à chaque
bond les quartiers de roche qui environnent
l'entrée du labyrinthe de La Ruche. Réfléchir en
déambulant dans la plaine lui a toujours permis de
mettre de l'ordre dans ses pensées, indispensable
à ce stade de l'enquête, surtout une enquête
intersidérale. Bon, le laboratoire doit avoir
terminé les autoanalyses, allons voir les
résultats.
" Univers et Fraternité, Propolis, c'est moi,
Bourdon. Je suis dans la phase ambulatoire de
l'enquête, vous connaissez mes manies, depuis le
temps que nous travaillons ensemble ! Alors où en
sommes-nous ?
- ……
- Oh non ! Par pitié, résumez-moi toutes ces pages
dans un langage simple !
- ……
- Alors, si je vous comprends bien, il s'agirait
d'un poison binaire absorbé à des moments
différents ; chaque élément est anodin, c'est la
réunion des deux qui est fatale. Elle pourrait
donc avoir ingéré le premier au début du voyage et
le second lui aurait été administré, pendant la
phase de réveil, à son arrivée ici ?
- ………
- Bon, vous, vous faites réexaminer le corps sous
toutes les coutures ; de mon côté, Pollen et son
équipe revoient encore toute la séquence de
l'arrivée. À bientôt."
En route vers le Niveau 9, ramification D4. Le
commissaire cogite ferme, troublé par les
résultats des autoanalyses. Le cadre lunaire est
largement débordé, l'affaire a dû commencer sur
Terre. Tout se complique !
" Par les anneaux de Saturne, jamais je n'ai vu
d'affaire aussi biscornue ! Foi de Pollen, chef,
je n'ignore plus rien du travail d'une
réveilleuse, tout en subtilité et en finesse, pour
ramener un voyageur à la conscience. Les
effleurements commencent et se terminent sur une
grosse bulle, au niveau du sternum et le cocon
s'ouvre tout seul quand le rouge cerise est
atteint. Oui, oui, toutes les pièces à conviction
sont à l'abri. Je vais réexaminer le cocon. Quant
aux bagages, un tapis d'air les convoie de la
soute à… "
Un vibreur interrompt l'inspecteur Pollen et, sur
le visiophone du commissaire, Propolis, élégant et
souple comme une algue, apparaît en 3D :
" Bourdon, cher ami, j'ai les résultats définitifs
de l'examen de l'épiderme. Je n'ai pas voulu
attendre !
- ………
- Une trace de piqûre manifeste, j'en suis
certain, sur le sternum ! Oui réexaminer le cocon
ne sera pas inutile.
- ………
- Le deuxième composant du poison a forcément été
injecté à l'arrivée. S'il était d'avance dans le
cocon ? Peut-être. C'est à votre équipe de jouer !
Mes salutations du soir. "
Une révolution plus tard, Pollen ne tient plus en
place :
" Oui, Chef, oui ! Dans la bulle du plastron
sternal, sur la face interne, une trace ! Ovale
comme la base d'une épine à scarification. Épine
qui a disparu quand le corps a été dégagé du
cocon. Alors là, les séquences s'enchaînent. Le
poison, c'est à Timgane qu'il a été placé dans le
cocon, au moment de l'habillage vraisemblablement.
Mais, dans ce cas, il y a obligatoirement des
complices, un réseau ! Sur la Planète Oubliée,
quelqu'un a été averti. Depuis la Terre, qui sait
? Et ici, qui ? Quelle histoire plus embrouillée
qu'une queue de comète ! Bon, je retourne à l'aire
d'accueil, l'équipe, que je veux interroger sur le
bagage, est à nouveau d'astreinte. "
Dans son fauteuil à mémoire de forme, Bourdon
inquiet repense un moment à un message " secret
absolu " que vient d'envoyer le Palais, puis gagne
la salle de visioconférence. Il est grand temps de
voir où en sont les recherches menées par les
services de Kourrigane :
" Univers et Fraternité, c'est Bourdon, depuis La
Ruche ! Vous étiez sur le point de me joindre,
transmission de pensée !
- ………
- Les particules sur la carlingue ont parlé, les
poussières dans l'habitacle aussi ! Ouf ! Pour
vous, le passage par Déneb ne fait pas de doute,
les particules sont caractéristiques. Un bon point
d'acquis ! Et les poussières ? Selon vos
géologues, elles ne proviennent pas de la Planète
Oubliée ? Plutôt de la Terre ! Pas absolument
certain mais presque. Appelez-moi si vous arrivez
à consulter la Géolbanque universelle.
Oui, Pollen, je suis à vous.
- Je reviens de la consigne générale. À force de
cuisiner l'équipe, un des bagagistes s'est souvenu
d'un paquet trouvé par un Changeforme de la Garde,
dans un couloir, deux révolutions après l'arrivée
de l'Arcturus. D'aspect insignifiant, un
parallélépipède gris et brun, plutôt plat, dessus
un morceau de ticket de dépôt. Oui, il coïncide
avec une partie du ticket de consigne. Pas
d'ouverture visible. Il a fallu le passer au
scanneur pour la trouver. Dedans, du vieux
matériel terrestre : un zip. Je l'ai déposé au
département Antiquités de la médiathèque. Dès que
la technicienne changeforme aura réussi à
transférer son contenu sur une clé USB, la garde
Nectar nous apporte la clé et le zip. Elle est
restée là-bas pour s'assurer que le transfert est
automatique, sans affichage ni copie du contenu.
En tout cas, la technicienne est formelle : ce
matériel provient de la Terre et même d'une agence
officielle. "
Bourdon agite sa main palmée pour arrêter Pollen.
Il est temps de faire le point avec l'équipe.
Quatre Lunatiques, deux Changeformes et trois
Outriliens pénètrent dans le bureau et
s'installent autour du plateau translucide, en
suspension au centre de l'alvéole. Conscient de
l'importance de la réunion, chacun déclenche son
enregistreur de poche.
" Bon, allons-y ! Vous m'arrêtez autant que
nécessaire. Donc, une agence de la Plaque América
aurait envoyé une Terrienne en mission. Une Hopi,
selon la Génébanque universelle. Motif encore à
préciser. Un point curieux : elle aurait quitté la
Terre incognito dans un aéronef individuel.
Aéronef retrouvé et examiné par nos collègues de
Timgane. Comme un voyageur ordinaire, elle aurait
embarqué à bord du long-courrier l'Arcturus, mais
à l'a… "
Un tremblement secoue le sol et les parois de
l'alvéole, coupant la parole au commissaire ; au
même instant, retentit le vibreur du visiophone.
Apparaît une place ronde au niveau 6 du
labyrinthe, envahie de poussière, où l'on
distingue à peine la silhouette de la garde
Nectar.
" Pa…paatron ! Je l'ai échappé belle ! La
médiathèque ! Elle vient de sauter avec le
personnel et les lecteurs. Les secours arrivent
tout juste. Je sortais pile avec la clé USB. Oui,
je viens tout de suite, je réquisitionne un
flotteur-éclair…
- Asseyez-vous Nectar. Pollen, vérifiez la
fermeture des portes et déclenchez les
brouilleurs. Cette fois, c'est très sérieux. Rien
de ce que je vais vous dire, rien, ne doit sortir
d'ici ! Si qui que ce soit - je dis bien qui que
ce soit - tente de vous faire parler, vous éludez
et vous me le signalez sur l'heure. Éteignez,
tous, vos enregistreurs de poche et vos
visiophones portables !
Dans le cadre de la politique " Univers et
Fraternité ", le Conseil des Plaques de la Terre,
l'Omnium de la Planète Oubliée, la Face Eclairée
et certaines Cités-États de la Face Cachée de la
Lune ont entamé des pourparlers en vue d'un
rapprochement. Une partie des échanges transite
par la Toile mais les documents importants, les
signatures, sont acheminés par un courrier
spécial.
Malgré le secret, une rumeur court sous le manteau
et cette perspective inquiète fortement les
contrebandiers ainsi que les isolationnistes.
Jusqu'à présent ils agissaient en ordre dispersé
dans des escarmouches sans gravité ; maintenant,
il semblerait que la donne soit modifiée. Je ne
peux pas vous en dire plus, mais la voyageuse Hopi
a peut-être été leur victime. Quant à la clé USB,
je vais d'urgence soumettre son contenu au Premier
des Capitouls. "
Dans la précipitation, la séance est levée, les
gardes Nectar et Louvrier prennent la permanence
au bureau, tandis que Pollen et l'équipe
d'investigateurs gagnent la Place de la
médiathèque. Demeuré seul, le commissaire
discipline sa respiration puis fait glisser le
panneau qui dissimule la station de téléportation.
Il a décidé que sa visite au Capitoul Théobald
exigeait le plus grand secret.
Au tréfonds du labyrinthe de La Ruche, dans la
plus active et la plus puissante des Cités-États
de la Face Cachée, s'étend le Palais des
Capitouls. Là, une vaste salle aux murs
luminescents, sans fenêtres ni portes apparentes,
au dallage en pierres de lune. Peu de meubles,
tous en bois précieux, venus des contrées
terrestres, et du matériel de communication. Dans
une cathèdre de cuir repoussé, un Lunatique de
taille moyenne, au regard étincelant et incisif,
drapé dans une souple tunique gris fumé. Le
Premier des Capitouls, Théobald, attend que
Bourdon, porteur de la clé USB, achève de se
matérialiser.
" Univers et Fraternité, Commissaire. Que cette
clé ait échappé à la destruction de la
médiathèque, est capital pour l'avenir, pour
l'aboutissement des pourparlers. J'ai convoqué une
réunion des Capitouls, je vous demanderai
d'attendre ici la fin de cette réunion. J'aurai,
peut-être, besoin de vous "
Le matériel de communication se déclenche à son
approche, l'écran s'éclaire ; Théobald, branchant
la clé, s'installe devant l'écran, attentif aux
codes qui défilent, bientôt un discret sifflement
indique la fin de transfert du message. Le
Capitoul reprend la clé, se lève, franchit une
porte qui s'est ouverte dans la muraille. Resté
seul, Bourdon s'installe dans un fauteuil réservé
aux visiteurs et se détend pour être prêt à toute
éventualité.
Un léger déplacement d'air le sort de sa
somnolence. Devant lui, Théobald et deux autres
Capitouls, l'air solennel :
" Univers et Fraternité. Vous êtes notre ultime recours,
commissaire Bourdon. Les Capitouls de La Ruche viennent de signer
l'adhésion de notre Cité à l'Accord de
Coopération Intergalactique. Notre exemplaire signé doit
absolument parvenir entre les mains du Chaman des Hopis sur la Plaque
América : il en va de l'avenir du Vivant-sous-toutes-ses-formes.
La Sécurité Intergalactique affrète pour vous un
long-courrier intersidéral furtif, un biplace. Dans ce tube
d'électrum, le Traité, et voici nos instructions : vous
partez directement de cette pièce et sur l'heure. Secret absolu.
À bord des deux prochains long-courriers, un pseudo-messager va
partir discrètement, par la voie ordinaire donc, pour brouiller
les pistes. "
En signe d'acquiescement, Bourdon ploie le genou
puis disparaît dans la garde-robe pour s'équiper.
Dans la fenêtre de tir, l'Arcturus décolle de
l'esplanade, suivi par la traînée incandescente
sortie des propulseurs. Personne ne remarque la
légère ligne sombre qui double sa trajectoire.
Avenir de la Terre, de la Planète Oubliée, des
Faces de la Lune, le biplace furtif trace sa route
dans l'infini des espaces intersidéraux. Le
sacrifice d'Anna Tootsie, la messagère terrienne,
n'aura pas été vain.